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«Cest pas ta mère qui tenvoie au moins ????»
Ça faisait bien quatre ans que je le recherchais activement.
Le dernier souvenir que javais de mon père remontait à mes cinq ans. En rentrant de lécole, ce jour-là, jai vu un mégot de cigarette, dans le jardin. Ma mère ne fumait pas. La seule personne qui fumait des Craven « A » roulait en coccinelle orange, portait un béret, jouait aux boules et avait une place déjà importante, dans mon petit cur denfant : cétait mon père. Ce même petit cur a fait un bond, devant ce mégot. Il était donc venu à la maison ! Il était peut-être même encore là !
Très vite, ma mère mexpliqua quil ne viendrait plus jamais. Que cétait fini. Quil avait voulu partir avant que je ne revienne de lécole.
Le reste demeure encore aujourdhui enfoui dans une sorte de brouillard. Je ne sais plus ce que jai dit, à ce moment-là. Je ne sais plus ce que jai pu penser. Rien. Le trou noir.
Et un jour, jai appris par une amie quil venait de rentrer de lhôpital. Infarctus. Et là, ça a été rapide, dans mon esprit : si je nallais pas voir mon père maintenant, ça risquait bientôt dêtre trop tard. Je voulais juste le voir. Je navais rien à lui demander. Pas même une explication. Rien. Je voulais seulement le voir avec mes yeux dadulte. Je voulais un genre de comparaison, voir ce quil était devenu, si je lui ressemblais, si il était toujours comme dans mes souvenirs.
Javais vingt-six ans.
Dabord, il a refusé de me reconnaître. Je lui ai donné mon prénom, le prénom de ma mère, le nom de la rue où on habitait quand il était venu pour la dernière fois à la maison. Non, tout cela ne lui disait rien. A un moment, jai même presque cru que je métais trompée de bonhomme. Mais non, il était exactement comme dans mes souvenirs. Aussi bourru, aussi ventru. Tout pareil ; et là je lui ai déclaré quil navait rien à craindre, que je nétais pas venue pour lui demander quoique ce soit, quil ne me devait rien, même pas un mot. Cest à ce moment quil me demanda :
«Cest pas ta mère qui tenvoie au moins ????»
Jai pris alors lexacte mesure de la passion quil devait y avoir eu entre ma mère et lui. Plus de vingt ans après, cest fou, une telle attitude !
Je lui ai dit que javais deux enfants.
il ma fait prêter serment.
Solennellement.
«Jure-moi que tant que je serai vivant, mes enfants ne seront pas au courant de ton existence.»
Je nai jamais porté son nom. Il était lamant de ma mère. Il était marié, de son côté. Il avait sa famille à lui. Moi, jétais juste lerreur. Celle quil fallait cacher. Même après vingt-six ans.
Jai juré.
Et en contre- partie, je lui ai demandé une faveur : javais envie de lappeler papa une dernière fois. Comme quand jétais petite.
Il pleurait quand je suis partie.
Je lui ai laissé mon numéro. Pendant les semaines qui ont suivi, mon téléphone a sonné plusieurs fois, mais il ny avait jamais personne de lautre côté. Je ai jamais su si cétait lui qui mappelait.
Il est mort depuis trois ans, maintenant.
Je nai pas vu sa tombe encore. Je ressens le besoin de la voir. Cette croix, avec son nom dessus, cela me hante.
Je sais que quand jaurai vu tout ça, avec mes yeux, je sais que je me sentirai enfin vraiment libre.
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